Le "vieux système" de classement des collections du Musée canadien des civilizations contient des objets qui nous parviennent de différentes sources. Parfois les collections d'artefacts avaient tout simplement été achetées (ce que nous ne faisons plus!), parfois ces objets ont été offerts au Musée par des individus ou des organismes qui en avaient acquis un certain nombre et ne savaient plus qu'en faire. On concluait que la meilleure place pour ces objets étaient bien dans un musée.
Souvent ces collections contiennent des pièces complètes. Elles ont été trouvées à l'époque où les fermiers marchaient derrière leurs chevaux pour labourer la terre et ainsi ils étaient facilement alertés par des objets inusités.
Tout
en me préparant pour une conférence que je devais présenter
sur l'histoire ancienne de la région d'Ottawa-Hull au début
du mois d'octobre 1999, j'ai identifié deux bifaces (outil de pierre
taillée sur deux faces) qui s'inscrivent facilement dans une catégorie
d'objets appelée "lame à cache meadowoodien" (b & c).
Un troisième les ressemble mais n'est pas aussi bien fait et est
incomplet (a). Ces outils ont été trouvés sur
deux sites situés près de l'embouchure de la rivière
Gatineau et pourraient attestés d'occupations remontant aux environs
de 2000 à 2500 ans passés.
En me préparant pour les photographier, je m'aperçu que les outils étaient fabriqués de la même matière première. En tenant l'une d'elle vers la lumière et ensuite une deuxième, j'ai reconnu que cette matière première est le quartizte de Ramah, un quartzite enfumé, translucide dont la seule source géologique est presqu'à l'extrémité nord du Labrador! Le Ramah est connu en préhistoire depuis son utilisation première par les gens de la tradition Archaïque maritime il y a 7000 ans. Cette pierre était tellement prisée qu'on l'échangeait jusqu'en Nouvelle Angleterre. Elle se rendait facilement à l'intérieur de ce qui est aujourd'hui le Québec et le long du fleuve Saint-Laurent. Je l'ai reconnu car le Ramah était une matière première commune sur certains des sites sur lesquelles j'avait oeuvré comme étudiant: au lac Mushuau Nipi au nord-est de Schefferville, Québec, sur l'île du Diana au détroit d'Hudson et dans la région du lac Caniapiscau du centre du Québec.
Les arrêtes dorsales qui définissent les rebords des enlèvements d'éclats avaient été arrondies par l'usure; peut-être un souvenir du long voyage depuis la source de la baie de Ramah? Quelle route avait été empruntée pour se rendre à l'embouchure de la Gatineau? Avait-on suivi la côte labradorienne pour remonter le fleuve Saint-Laurent et ensuite la rivière des Outaouais? Ou avait-on plutôt franchi les montagnes Torngat pour ensuite entreprendre un long voyage au travers la forêt sans fins d'épinettes parsemée de lacs innombrables de l'intérieur du Québec? Avait-on entrepris un voyage pour justement chercher de cette pierre ou est-ce que ces pièces avaient étésimplement échangées par des multitudes de mains (des parents ou amis) avant de se perdre sur les berges de la rivière Gatineau?
La découverte de pièce fabriquées à partir de quartzite de Ramah dans la vallée de l'Outaouais n'était pas inattendue. Bien que les sites déjà étudiés ne comptaient pas d'exemples de cette pierre caractéristique, un fragment de biface en Ramah trouvé sur la plage de Constance Bay (situé à une trentaine de kilomètres en amont d'Ottawa) m'avait été montré en 1995. Ce qui est ironique est le fait que nous avions en notre possession trois beaux spécimens de quartzite de Ramah depuis 1936 et qu'ils n'ont pas été reconnus comme tel avant 1999!